Pourquoi actualiser l’éducation sexuelle selon un enseignant, un pédiatre et un éducateur

Pendant que les jeunes de l’Ontario se préparent à retourner à l’école, les enseignants essaient de déterminer le programme d’éducation sexuelle qu’ils sont censés enseigner dans le cadre du Health and Physical Education Curriculum (HPE).

À la suite d’une décision du gouvernement provincial en juillet, les écoles primaires de l’Ontario doivent désormais revenir au programme d’études de 2014, hérité d’un contenu vieux de plus de vingt ans. De leur côté, le Toronto District School Board et le Peel District School Board ont pris position : leurs élèves du secondaire poursuivront l’apprentissage du programme d’éducation sexuelle mis à jour en 2015. Quant au Toronto Catholic District School Board, il conserve son programme « Fully Alive », qui reprend l’essentiel des contenus de 2015, mais à travers une perspective catholique.

Impossible de s’y retrouver sans mal. Cette incertitude s’est prolongée le 23 août, quand le gouvernement conservateur a publié le programme d’études provisoire, censé tenir jusqu’à la consultation des parents et des experts, et la sortie d’une nouvelle mouture, peut-être en 2019 ou 2020. Ce texte provisoire mentionne les téléphones portables, Internet et l’identité sexuelle, mais il reste largement calqué sur la version de 1998, où rien n’est dit sur la menstruation, le consentement ou la masturbation.

Dans ce contexte où les conseils scolaires doivent choisir leur cap pour septembre, tout en assurant la sécurité et l’inclusion de chaque élève,obligation inscrite dans le Code des droits de la personne de l’Ontario,nous avons voulu entendre la voix de ceux qui côtoient élèves et familles au quotidien. À quoi ressemble, selon eux, une éducation sexuelle qui répond vraiment aux besoins des enfants d’aujourd’hui ?

Kimberly Rastin, enseignante au London District Catholic School Board, replonge dans ses souvenirs d’élève des années 1980 et 1990. Elle évoque la peur du sida, l’homophobie, l’intimidation : « Le programme de 1998 appartient à une autre époque. Il a été conçu avant même que MySpace existe, et bien avant que le Canada légalise le mariage pour tous. »

Des passages majeurs du programme de 2015 ont disparu. Les élèves de première année ne découvrent plus le nom exact des parties du corps, ceux de deuxième année n’entendent plus que « non signifie non », et la masturbation, abordée en sixième année, est tout bonnement passée sous silence.

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« Forcer les enfants à apprendre avec des informations dépassées, c’est fermer les yeux sur la réalité de leur vie », dénonce Rastin. « Cela entretient une culture de l’ignorance et rend l’école moins accueillante pour ceux qui sortent du cadre. »

Tara McKee, psychothérapeute et éducatrice en santé sexuelle à Toronto, observe déjà ce déficit concret lors de ses consultations. « Beaucoup ne connaissent même pas le nom précis de leurs organes. D’autres peinent à exprimer clairement leurs limites, à parler de consentement et à affirmer ce qu’ils veulent ou refusent. »

Certes, la classe n’est pas la seule source d’information des enfants. Mais les alternatives ne sont pas toujours fiables.

Natasha Johnson, pédiatre à l’hôpital McMaster, éclaire ce point : « Les jeunes croisent des contenus sexuels en ligne et s’informent sur Internet, parfois auprès de leurs pairs, dont la connaissance reste très variable. »

Pour Tara McKee, retirer les contenus actualisés ne fera pas disparaître les questions. Les enfants continueront d’en avoir, mais ils recevront moins de réponses, voire aucune. « Ils veulent comprendre comment leur corps fonctionne, ce qu’est la sexualité, comment les autres vivent leur identité. Ils ont droit à des réponses fiables. »

Apprendre à nommer précisément les parties du corps, ce n’est pas qu’une question de sexualité. C’est aussi ce qui permet aux enfants de signaler un malaise ou un problème à leurs parents ou à un professionnel de santé.

Le programme de 1998 passe sous silence la question de l’identité de genre. La version provisoire y fait une allusion de surface, dans les premières pages et le glossaire, mais rien n’est fourni aux enseignants pour aborder le sujet en profondeur.

Les jeunes LGBTQ+ rencontrent plus de difficultés en matière de santé globale. Natasha Johnson le rappelle : « L’exposition à la discrimination et à la stigmatisation joue un rôle direct dans ces écarts. »

Avec la version de 2015, les élèves découvraient la pluralité des genres dès la huitième année. Un programme inclusif, c’est un pas de plus pour réduire les obstacles que rencontrent les jeunes LGBTQ+.

Et Tara McKee de s’interroger : « Que dire à l’enfant dont les parents font partie de la communauté LGBTQ et qui n’ose pas en parler à l’école ? Ou à l’élève qui se pose des questions sur son identité de genre ? Le programme provisoire ne leur propose plus d’espace sûr où s’informer. »

Un autre sujet majeur, longtemps absent : le consentement. Dans la foulée du mouvement #metoo, Rastin insiste : « Comprendre le consentement, c’est une pierre angulaire pour bâtir une société plus sûre. Les enfants doivent saisir qu’ils sont maîtres de leur corps. Il ne s’agit pas d’idéologie, mais de sécurité. »

Natasha Johnson précise qu’une éducation solide retarde le passage à l’acte sexuel, réduit les grossesses non planifiées et les infections sexuellement transmissibles. Les risques d’abus sont également moindres. « L’accès à une information complète sur la santé sexuelle et reproductive est un droit fondamental. Aucun jeune ne devrait en être privé. »

Enseignante depuis près de deux décennies, Kimberly Rastin constate qu’adapter l’éducation sexuelle à l’âge des élèves renforce la compréhension et l’empathie au sein des classes. Même si elle suivra le programme imposé par le ministère de l’Éducation,Doug Ford ayant prévenu que les enseignants qui utiliseraient la version 2015 s’exposeraient à des sanctions,, elle complète toujours ses cours avec des livres qui ouvrent sur des vécus variés, absents du cursus officiel.

Elle cite par exemple la série Percy Jackson et Magnus Chase de Rick Riordan, où figurent des personnages LGBTQ+ et des relations amoureuses diverses. « J’intègre aussi la notion de consentement chaque fois que l’occasion se présente, dans différents contextes de la vie de classe. »

Elle admet que, cette année encore, il sera difficile de proposer une éducation sexuelle vraiment à jour. Mais elle en reste convaincue : c’est absolument nécessaire.

« Comme éducatrice et parent, je crois qu’il est fondamental d’offrir aux enfants une éducation sexuelle pertinente, factuelle et ancrée dans la réalité. C’est une question de bon sens. »

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